
L’association Asalée (Action de santé libérale en équipe), un réseau national spécialisé dans le suivi des maladies chroniques, qui regroupe environ 2 080 infirmières et 9 155 médecins à travers la France, traverse une crise majeure. Ce réseau, né d’un constat de désertification médicale, permet à des infirmières salariées de collaborer étroitement avec des médecins généralistes pour assurer le suivi des pathologies chroniques (diabète, hypertension, obésité, addictions) via l’éducation thérapeutique.
Depuis la fin de l’année 2025, la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM), son principal financeur, a cessé de verser ses subventions. Cette décision fait suite à un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) publié en juillet 2025, qui pointe des dysfonctionnements graves de gestion et de gouvernance au sein de l’association.
Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de 2025 souligne que si le modèle médical d’Asalée est pertinent, sa gestion n’est que « partiellement conforme » aux décisions de financement et aux conventions signées avec l’Assurance maladie. La convention de 2019 fixait un objectif de 1 205 patients suivis par an et par équivalent temps plein (ETP) infirmier. Or, le rapport constate qu’en 2022 et 2023, moins de 10 % des infirmiers atteignaient ce seuil. En moyenne, un infirmier Asalée ne suivait que 729 patients en 2023, soit environ 60 % de l’objectif fixé. Depuis 2017, l’association a régulièrement dépassé les plafonds de recrutement subventionnés. Par exemple, alors que le plafond était fixé à 1 200 ETP pour 2023, l’association a continué ses recrutements au-delà de cette limite sans garantie de financement, ce qui a gravement dégradé sa situation financière. Si 95 % des dépenses sont jugées conformes, l’Assurance maladie conteste l’usage des fonds pour certains postes : le paiement par l’association des loyers des cabinets médicaux où exercent les infirmières, l’achat de licences informatiques pour les médecins, le financement de la formation des infirmiers en pratique avancée (IPA) sans l’instauration d’une clause de « dédit-formation » (obligation de rester dans la structure après la formation).
Les règles de calcul des indemnités versées aux médecins pour le temps de concertation ne sont pas jugées suffisamment encadrées par la convention. L’IGAS pointe aussi des manquements aux règles de la commande publique lors du recours à des prestataires externes. Globalement, les critiques de l’IGAS se concentrent sur la gouvernance. Contrairement aux obligations légales pour une structure recevant plus de 100 millions d’euros de fonds publics, Asalée n’a pas établi de budget prévisionnel pour l’année 2023. L’association n’a pas déclaré en préfecture ses changements de dirigeants depuis 2012, ni la modification de ses statuts de 2021. Le comité de surveillance (COSUR), censé contrôler la gestion des fonds, est qualifié d’instance « virtuelle » n’ayant pas rempli ses missions de contrôle.
Bien que l’IGAS ne remette pas en cause l’utilité médicale du modèle, le fait qu’elle préconise une hausse du nombre de patients en ETP est perçu par les soignants comme une « vision productiviste » de la santé au détriment de l’humain.
Suite à ce rapport et à la suspension des financements, la structure a été placée en redressement judiciaire le 27 mars 2026. Il résulte de cette fragilisation le non-paiement des salaires depuis début 2026, le temps que le régime de garantie des salaires assuré par l’AGS se mette en place dans le cadre de la procédure de redressement. Des témoignages font état de soignantes contraintes de puiser dans leur épargne personnelle ou de solliciter l’aide d’associations caritatives comme les Restos du Cœur. Malgré l’absence de revenus, beaucoup continuent d’assurer les rendez-vous pour ne pas abandonner leurs patients, ce qui engendre un mal-être profond et un sentiment d’injustice, très palpable sur le réseau Nous sommes Asalée sur le site Facebook.
Face à l’incertitude pesant sur l’avenir de leurs postes, ces professionnelles reçoivent le soutien d’élus locaux qui dénoncent une vision trop comptable de la santé. Plusieurs communes, comme L’Hermitage, ont voté des motions de soutien pour demander l’intervention de l’État et le déblocage urgent des fonds par la CPAM. Des ciné-débats et des manifestations à Paris ont été organisés pour alerter sur le risque de disparition de ce modèle de soin de proximité. Les professionnels craignent une liquidation judiciaire ou une dissolution du réseau dans le projet gouvernemental « France Santé », ce qui mettrait fin à l’autonomie et à la spécificité du modèle Asalée.
Rapport de l’IGAS :
Baqué S., Cherubini C., Durand N., Fermond E. Sirinelli M. (2025) Contrôle de la gestion et du déploiement du dispositif Asalée, Rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales, mai 2025
Sources de presse rassemblées sur Europresse via Nantilus (Nantes Université)
- La Voix du Nord, 11 avril 2026, Des infirmières d’Asalée témoignent après le redressement judiciaire
- Ouest-France, 7 avril 2026, « Un patient qui ne se soigne pas, c’est une bombe »
- La Voix du Nord, 10 avril 2026, En Flandre et dans l’Audomarois, des infirmières d’Asalée témoignent après le redressement judiciaire
- L’Humanité, 7 avril 2026, Marion Plessis, une infirmière Asalée en lutte pour soigner autrement
- France Bleu 13 avril 2026 Le réseau d’infirmières Asalée, qui accompagne des malades chroniques en Limousin, placé en redressement judiciaire
- Ouest-France, 10 avril 2026, Les élus votent une motion pour soutenir l’association Asalée
- Ouest-France, 9 avril 2026 Lors du conseil municipal, les élus de L’Hermitage votent une motion pour soutenir l’association Asalée
- Actu.fr, 9 avril 2026 Sans salaire depuis février, des infirmières de la région de Dieppe enfin payées
- Actu.fr, 7 avril 2026, Côtes-d’Armor : pas payées depuis février, ces infirmières sont inquiètes
- La Dépêche du Midi, 9 avril 2026, Ciné-débat sur l’avenir du système de santé











