
Chronique parue dans l’officiel des difficultés des entreprises, CNAJMJ, 10 juillet 2026
Cette analyse de conjoncture est établie par le Centre d’Analyse des Données sur les Défaillances d’Entreprises, organisé sur la base d’une collaboration scientifique entre l’Observatoire des Données Economiques du CNAJMJ et le CENS (UMR 6025, Nantes Université et CNRS).
Elise Roullaud, UCO Angers, Centre Nantais de Sociologie, UMR CNRS 6025
Antoine Vion, Nantes Université, Centre Nantais de Sociologie, UMR CNRS 6025
Adrien Marquié Responsable de l’Observatoire des données économiques CNAJMJ
Dorian Poirier Observatoire des données économique CNAJMJ
1. Un tableau général contrasté
L’analyse des données de ce premier semestre 2026 révèle une situation complexe. D’un point de vue général, l’évolution du nombre de défaillances constaté sur ce 1er semestre n’est pas, en soi, un facteur d’optimisme. Si la hausse semble relativement contenue, qu’environ 1 500 entreprises de plus qu’en 2025 soient entrées en défaillance est significatif en valeur absolue. La progression de 4,1 % entre juillet 2025 et juillet 2026 est d’ailleurs légèrement supérieure à celle constatée entre juillet 2024 à juillet 2025 (+3,8%).
L’analyse par type d’activité révèle des contrastes désormais plus nets entre secteurs dont la crise s’aggrave, notons par exemple +27,2% pour les transports de voyageurs par taxis, +30,3% pour le nettoyage courant des bâtiments ou encore +29,4% pour les activités des sièges sociaux et des secteurs où les défaillances ne progressent plus voire régressent.
A propos de ces derniers, notons d’abord que la situation du commerce est un peu moins critique que les années précédentes avec une augmentation de 2,1% sur le semestre. Cette augmentation cache néanmoins d’importants contrastes entre les différents types d’activités. Si les difficultés de certains commerces-clés du point de vue du budget des ménages persistent ou s’accentuent (+13,1% pour l’alimentation générale, +13,5% pour le commerce de voiture par exemple) d’autres, comme le commerce de détail de meubles (-20,3%), d’habillement (-5,4%) ou encore d’articles de sports (-8,5%), sont marqués par une baisse du nombre de défaillances. Il serait pourtant hasardeux de tirer des conclusions trop générales sur les pratiques de consommation à partir de ces seuls chiffres. Il s’agit en effet d’une régression du nombre de nouvelles défaillances, indépendamment du stock global des entreprises en activité : parlons donc prudemment de baisse de courbe d’entrée en défaillances plutôt que de reprise pour les secteurs concernés.
Selon la même logique, notons également que la crise des entreprises de sécurité privée, que nous avions soulignée en juillet 2025, se prolonge de façon nettement plus modérée (+ 6,7% entre juillet 2025 et juillet 2026 contre 17,8 % l’année précédente). Enfin, alors que nous avions attiré l’attention en janvier dernier sur les difficultés des entreprises de transport routier de fret interurbain, le semestre écoulé est marqué par une baisse sensible des procédures concernant les entreprises de + de 10 salariés dans le secteur (-29%), malgré les difficultés liées à la hausse du prix des carburants. Les aides gouvernementales [1] ont sans doute permis aux entreprises, au moins à court terme, d’éviter la flambée de leurs coûts d’exploitation. Les effets de ces mesures conjoncturelles – freinage ponctuel des défaillances ou début d’une amélioration plus durable – ne pourront néanmoins qu’être appréciés qu’à plus long terme.
Dans l’attente de mesures plus fines, à partir d’un taux de défaillance que nous proposerons ces prochains mois, nous nous arrêtons sur quelques points d’attention et quelques hypothèses sur des secteurs qui appellent attention.
2. Immobilier et construction : des chiffres à mettre en relation
La mise en relation des chiffres concernant les entreprises de construction et les agences immobilières peut confirmer certaines hypothèses relatives à l’évolution du marché immobilier. Plusieurs données méritent en effet ici une attention particulière et complémentaire.
D’abord, dans la construction, la stabilisation du nombre de procédures au global (6 917 défaillances, -1,1%), peut cacher qu’avec 269 défaillances (+30%), les entreprises de plus de 10 salariés reviennent au niveau inquiétant de l’année précédente. Ce chiffre est à corréler avec les données de la fédération des promoteurs immobiliers, qui soulignent la baisse des réservations de logements neufs en 2025.
Dans le même temps, pourtant, les défaillances des agences immobilières tendent à baisser. Selon les chiffres officiels des notaires de France, 945 000 transactions immobilières ont été opérées en France en 2025[2], soit une hausse annuelle de 12%. En parrallèle, du fait de l’évolution démographique actuelle, nous entrons depuis 2025 dans une vague de successions [3], que certains journaux nomment la grande transmission. De facto, beaucoup de logements individuels hérités ne sont plus aux normes.
Ainsi, on peut faire l’hypothèse que la baisse des taux en 2024 et 2025 a pu relancer le marché de la rénovation ou de l’extension des logements mis en vente. Ce contexte de hausse des successions pourrait pour partie expliquer que l’activité des intermédiaires de la revente et des opérateurs de la rénovation soit moins impactée [4] par la crise du secteur que celle des acteurs de la mise en chantier de logements neufs pour qui les difficultés sont importantes. Il est éloquent à cet égard de constater que les défaillances, comptabilisées dans la construction, des supports juridiques de programmes sont en très forte hausse (386 défaillances sur ce 1er semestre, +144,3%). La défaillance de ces sociétés civiles créées par les promoteurs pour porter chacun de leurs programmes traduit directement l’échec d’opérations de promotion, et non celui d’entreprises de travaux.
3. Cafés, hôtellerie, restauration, une crise durable
Le deuxième point d’attention concerne le prolongement de la crise de l’hôtellerie et de la restauration, que nous n’avons cessé de commenter ces derniers mois. Pour la première fois depuis 2024, la courbe casse légèrement (+4,8% sur ce semestre VS +13,9% l’année précédente), avec une quasi-stabilisation des défaillances dans la restauration traditionnelle (+0,9% VS +19,8% l’année précédente) et dans les débits de boisson (+2% VS +10% l’année précédente).
La présentation des chiffres bruts est cependant plus éclairante que les pourcentages pour apprécier les difficultés du secteur.
Ainsi, entre le 1er janvier 2023 et le 1er juillet 2026, ce sont 14 084 entreprises de restauration traditionnelle et 3 824 débits de boissons qui sont rentrés en défaillances.
Pour la restauration rapide, la « faible » hausse de 7% suit les 10% de l’année précédente soit une hausse consolidée de 90,7% depuis 2019 et 10 456 entreprises rentrées en défaillance depuis 2023.
Pour les hôtels et hébergements similaires, des chiffres bruts inférieurs (637 défaillances depuis 2013) ne doivent pas empêcher de s’alerter d’une accélération aigüe du nombre de défaillances sur ce semestre (200 défaillances sur les 6 derniers mois, +37%). 22 établissements rentrés en défaillances sur ces 6 derniers mois employaient plus de 10 salariés, soit une augmentation de 57% sur cette typologie d’établissements.
Ainsi, sur l’ensemble du secteur, même si en tendance la situation peut apparaître comme relativement moins critique cette année, elle est, au regard des chiffres bruts, particulièrement préoccupante, et confirme un constat que nous avons opéré depuis 2024 : ces activités sont très fortement impactées par l’évolution des pratiques de consommation des ménages depuis 2022 et continuent de suivre un rythme très supérieur aux « normales » historiques.
4. Viticulture et micro-brasserie, des petites entreprises en souffrance
L’activité de fabrication de bières artisanales a connu un fort dynamisme à partir du début des années 2000. Alors que l’on dénombrait 80 brasseries en France en 1998, ce chiffre monte à 200 en 2003 puis à 2586 brasseries en activité en 2025. Pour 81% d’entre elles, il s’agit alors de microbrasseries produisant moins de 1000 hectolitres à l’année [5]. Depuis 2023, le nombre de défaillances dans ce secteur connaît toutefois une forte augmentation. Si l’on dénombrait cinq défaillances en moyenne annuelle entre 2018 et 2022, ce chiffre monte à 32 en 2023 et à 45 en 2026. Ce sont principalement les micro-brasseries de moins de 10 salariés qui sont concernées (l’ensemble des 32 défaillances en 2023 et 41 sur 45 en 2026).
Cette forte hausse des défaillances s’explique par différents facteurs. Tout d’abord, comme au global, on peut penser que l’accélération de 2023 est liée à la fin des aides COVID et à la reprise des assignations par l’URSSAF. Depuis , la hausse des coûts des matières premières, tant de l’orge que du verre [6], explique certainement une large part des difficultés actuelles. À ces facteurs conjoncturels s’ajoute une dimension plus structurelle. Le positionnement croissant des grands groupes brassicoles sur le segment artisanal brouille la frontière avec les artisans et capte une partie de la demande grand public pour la bière artisanale en grande surface. Sans constituer le déclencheur direct des défaillances, ce mouvement plafonne le marché adressable des microbrasseries et pèse sur leurs perspectives de croissance.
Concernant la culture de la vigne, le premier semestre de l’année 2026 s’inscrit dans la continuité de la tendance mise en avant dans le bilan annuel 2025, avec une augmentation continue du nombre d’ouvertures de procédures collectives (+13,3% au S1 2026, +50% au S1 2025). Avec 153 défaillances sur ce S1, l’augmentation est même de +255,3% par rapport à 2019. En nombre de défaillances, le département de la Gironde se distingue en concentrant près de la moitié des ouvertures (72 sur 153 pour ce premier semestre). La viticulture bordelaise connaît en effet des difficultés tant structurelles que conjoncturelles qui aboutissent à une augmentation constante du nombre de défaillances depuis 2021.
Comme nous l’avons déjà évoqué, La tendance de fond de baisse de la consommation de boissons alcoolisées en France depuis les années 1960, qui concerne singulièrement les vins de consommation courante est un premier facteur qui explique les difficultés des viticulteurs. Cette baisse est en outre portée par la chute des exportations vers la Chine et les Etats-Unis qui constituent des marchés de référence pour les vins bordelais [7]. Cette crise de la demande a conduit à une surproduction qui a eu comme conséquence une chute du prix du vrac. A ces difficultés structurelles s’ajoutent les aléas climatiques et la propagation du mildiou, qui a causé des pertes de récoltes parfois massives (notamment dans les exploitations viticoles en agriculture biologique). Face à la conjonction de ces handicaps, les pouvoirs publics ont mis en place des dispositifs de régulation (distillation de crise qui a permis de rediriger une partie des excédents vers la production d’alcool industriel) ainsi que des campagnes d’arrachage des vignes (19 600 hectares ont été arrachés en Gironde en 2025 selon l’Association Générale de la Production Viticole).
Rajoutons que, si la viticulture se place en tête du nombre de défaillances dans le secteur de l‘agriculture, sylviculture et pêche, ce dernier connait dans son ensemble une hausse importante du nombre de défaillances sur le semestre (+10,9%). Citons les activités de soutien au culture (148 défaillances, +38,3%), la culture céréalière (74 défaillances, +37,0%) ou encore l’élevage d’ovins et de caprins (29 défaillances, +31,8%). Un certain nombre de facteurs actuels ou récents peuvent expliquer une dynamique préoccupante. Sachant qu’il peut s’écouler parfois de 12 à 24 mois entre un évènement et ces répercussions économiques, citons les possibles conséquences à venir de la fièvre catarrhale ovine désormais endémique en France ou encore de la dermatose nodulaire contagieuse qui a frappée pour la première fois en juin 2025. En outre, les effets à venir de l’accord du Mercosur, rentré en application au 1er mai mériteront d’être étudiés. Pour toutes ces raisons, ce secteur dans son intégralité fera l’objet d’une attention particulière lors de notre bilan de fin d’année.
5. Les statistiques d’emploi au regard des défaillances : quelques points d’attention
Si, au regard de ce tableau général, la tentation d’imputer le chômage aux seules défaillances est forte, elle constituerait un raccourci très hasardeux. Les chiffres de l’INSEE, publiés en mai 2026, soulignaient une hausse du chômage de 0,2 % au 1er trimestre de l’année, portant le taux de chômage à 8,1% de la population active (2,6 millions de personnes au sens du BIT) [8]. La perte de 68 000 emplois supplémentaires au premier trimestre serait-elle imputable aux difficultés que nous venons d’exposer ? Au premier trimestre, selon l’INSEE, l’emploi salarié était quasi stable (- 0,1%), sauf dans les secteurs de la construction, de l’agriculture et de l’industrie ce qui semble résonner avec les chiffres de défaillance exposés ci-dessus. Les corrélations doivent cependant être maniées avec prudence.
Revenons d’abord sur le secteur de la construction : dans ce secteur « l’emploi salarié (hors intérim) baisse (-0,5 % soit -7 700 emplois), comme au trimestre précédent (-0,3 % soit -5 100 emplois). Il se situe au-dessous de son niveau du premier trimestre 2025 (-1,3 % soit -19 900 emplois) mais nettement au-dessus de son niveau de fin 2019 (+3,2 % soit +46 700 emplois) » [9], contrairement au niveau des défaillances lui supérieur de 40,9%. S’il semble assez peu discutable que les difficultés des entreprises du secteur pèsent sur l’employabilité de la main d’œuvre disponible en contrat pérenne, le lien ne semble pas linéaire. D’autant plus que les chiffres de l’INSEE sont hors intérim, rendant l’estimation des effets des défaillances sur l’emploi intérimaire plus complexe. Y a-t-il basculement vers l’intérim ou, au contraire, redoublement des pertes d’emploi sur le marché de l’intérim ? Les derniers chiffres publics sont trop anciens pour donner un état objectif de la situation.
Dans l’industrie, « l’emploi salarié (hors intérim) continue de diminuer très légèrement au cours du trimestre (-0,1 % soit -3 900 emplois). Il se situe sous son niveau de l’année précédente (-0,5 %, soit -17 700 emplois) mais dépasse encore nettement son niveau d’avant-crise sanitaire (+1,9 %, soit +61 700 emplois) » [10]. Là encore, les causes de cette baisse des emplois industriels sont multiples et ne peuvent s’expliquer par les seules défaillances. Comptent ici, les plans sociaux, les substitutions d’emplois par l’automatisation ou encore les non-transmissions d’entreprises, part non négligeable des cessations volontaires d’activés non considérées comme des défaillances.
Ces éléments indiquent bien que les corrélations apparentes masquent des mécanismes de disparitions d’emplois beaucoup plus complexes que ne l’indiquent les seules données d’ouvertures de procédures collectives. S’il est important que soient poursuivies ces évaluations à l’échelle des entités légales, expliquer un agrégat de baisse d’emplois par un agrégat de disparition d’entreprises constituerait un manque de rigueur dans l’analyse de la situation économique du pays.
[1] « Toutes les entreprises de transport routier ont pu bénéficier d’une aide inférieure à 5 000 €. Les entreprises éligibles à une aide supérieure à 5 000 € sont celles dont le ratio « excédent brut d’exploitation sur chiffre d’affaires » est inférieur ou égal à 5 % sur les deux derniers exercices comptables clos avant la date du 31 mars 2026. » https://entreprendre.service-public.gouv.fr/actualites/A18882
[2] Note de conjoncture immobilière n° 70, janvier 2026, communiqué du 22 janvier 2026
[3] . Selon l’INSEE, les décès ont augmenté en 2025 de 1,5 % (651000), pour produire un solde naturel négatif, pour la première fois depuis la Libération.
[4] https://www.xerfi.com/presentationetude/le-marche-de-la-renovation-des-batiments_bat66
[5] Source : http://projet.amertume.free.fr/
[6] Selon les chiffres de l’INSEE, le prix de l’orge a connu une forte hausse en 2021 et 2022 (+46,6 % et + 47,1 %) avant de baisser en 2023 (-25 %) mais sans retrouver son niveau d’avant crise. Depuis janvier 2022, le prix des bouteilles de verre a également fortement augmenté alors qu’elles représentent deux tiers du prix de revient.
[7] Selon les chiffres publiés par Agreste (statistique publique de l’agriculture, de l’alimentation, de la forêt et de la pêche), les exportations vers la Chine ont baissé de 34 % en volume en 2025 et celles vers les Etats-Unis de 14 %.
[8] https://www.insee.fr/fr/statistiques/8989990
[9] https://www.insee.fr/fr/statistiques/8997611
[10] https://www.insee.fr/fr/statistiques/8997611



